A PROPOS DES VITRAUX DE L'ABBAYE DE LA CHALADE

Les vitraux actuels sont en grande majorité récents. Pourtant ils sont probablement moins éloignés de l'esprit cistercien que ne l'étaient les anciens dont on a soigneusement récupéré les fragments.

La volonté de simplicité, d'économie, de refus de l'ornement a conduit les cisterciens à une esthétique austère. Sculpturis et picturis ne fiant « Il ne sera fait ni sculpture ni peinture », dit la Charte de Charité, parce que leur vue pourrait détourner l'esprit du moine cistercien de sa méditation profonde.

« Ceci concerne en particulier les initiales des manuscrits, seules rescapées de l'interdit d'orner les livres, et ce blanc des vitrages, impitoyablement imposé dans le même décret. Ce blanc est celui du verre brut, fabriqué par les moines, tel qu'il sort du creuset. Suivant les matériaux de base, il se teinte d'un gris bleuté ou verdâtre ou de jaune fumé, ce qui permet de jouer avec les parcelles de tons différents assemblés par un plomb qui se prête à former des dessins abstraits, variés, dont l'inspiration ne relève que de la seule géométrie (J.-P. Jouve) »

Or nous trouvons à La Chalade des vitraux du Moyen Age tout à fait différents. On y a largement utilisé la « grisaille », procédé qui existait depuis le Xe siècle. C'est une technique de peinture sur verre, vitrifiable, plus ou moins transparente, de ton gris-brun, obtenue par mélange d'oxyde de fer et de cuivre auquel on ajoute un fondant. La grisaille est étendue au pinceau et autorise un travail de modelé en demi-teintes, qui peut être accentué par des enlevés ou grattages de la grisaille séchée, avec des pointes de bois. Ainsi trouve-t-on à La Chalade des décors de feuillage et des figures grotesques.

Les vitraux de La Chalade ont été longuement étudiés par une américaine, Helen Jackson Zakin, auteur d'une étude intitulée French cistercian grisaille glass, faite à l'occasion d'un séminaire qui s'est tenu en 1980 à l'université de Syracuse. Elle rapporte d'abord une description des vitraux, la plus ancienne que nous connaissions, faite par Edouard de Barthelémy en 1850 :

« Les transepts sont d'une conservation parfaite celui de gauche est éclairé à son extrémité par une énorme fenêtre de style ogival flamboyant qui conserve quelques fragments de vitraux en grisaille... La fenêtre placée derrière l'autel possède encore une verrière intacte du XVe, représentant des saints placés sous des espèces de dais à clochetons très ornés celles de droite et de gauche ont également d'assez belles verrières en grisaille, mais sans personnage ; les trois grandes roses de ces fenêtres portent des écussons triangulaires ; dans celle du centre, les armes de France (semé de fleurs de lys sans nombre), dans celle de gauche, de Champagne et dans celle de droite du Barrois. On trouve aussi quelques fragments dans les vitraux des chapelles du transept. »

Que s'est-il passé dans les quinze ans qui ont suivi ? L'abbé Chaput, à qui nous devons certainement la survie de l'abbatiale de La Chalade, rapporte dans une lettre du 24 juin 1865 :

« J'ai ramassé à terre, au milieu des débris de toutes sortes... jusqu'au moindre morceau de verre qui attestait l'ancienne splendeur de l'église.
J'ai restauré trois fenêtres anciennes des hautes nefs : j'ai remis les morceaux perdus avec assez d'habileté pour qu'on ne puisse distinguer les nouveaux des anciens...
Oui, je n'ai besoin que des matériaux, parce que je puis moi-même confectionner les vitraux peints appelés grisaille. J'ai acheté pour plus de 2 000 F de verre, de couleur, de dessins, d'outillage... La plupart des vitraux sont prêts. J'ai posé une fenêtre au fond du choeur. »

Le 24 décembre 1865, l'abbé Chaput s'engage à poser le vitrage complet.

En 1881, M. Béné, maire de La Chalade, entouré de son conseil, décide que les restes des anciennes grisailles seraient religieusement conservés et que les pièces fracturées ou perdues seraient remplacées par d'autres parfaitement identiques, « comme les artistes habiles peuvent le faire et le font chaque jour. »

Conformément à cette décision, ils firent venir sur les lieux Charles Champigneulle, le verrier de Bar-le-Duc, et passèrent un accord avec lui.

La Grande Guerre n'épargna pas les vitraux. Des photos prises avant et après la guerre montrent l'étendue des dégâts. Certains d'entre eux sont irrécupérables.[voir Choeur]

En mars 1928, André Ventre (l'architecte chargé de la reconstruction de l'abbatiale) nous donne une autre information : « Au cours des travaux exécutés en 1927 pour la restauration des bas-côtés, nous avons trouvé sous un autel une caisse contenant un très grand nombre de fragments des anciens vitraux du XIVe, déposés vraisemblablement avant la guerre et semblables à ceux qui subsistent en partie dans quelques fenêtres. Ce sont des grisailles qui datent de la construction de l'édifice et sont extrêmement intéressantes comme disposition, comme dessin et comme qualité de verre. »

Partant de l'hypothèse que les armoiries et les grisailles sont de la même époque, H. J. Zakin conclut que les vitraux auraient pu être commandés entre 1307 et 1314 par Edouard 1er,  comte de Bar, fils d'Henri III, qui détruisit l'abbaye de Beaulieu en 1297.

Elle poursuit : « Au début de la seconde guerre mondiale, l'église fut de nouveau endommagée. La voûte de la nef s'affaissa à la suite d'un bombardement qui eut lieu en mai 1940. »

La guerre terminée, l'architecte Robert Pillet fait un nouveau compte-rendu de la situation : « Ce qui subsistait de grisailles anciennes après la guerre de 1914-1918, rassemblé dans les fenêtres du choeur et des chapelles attenantes, est fort heureusement réparable. Les destructions totales n'intéressent que la vitrerie moderne ou losangée refaite après 1918. »

La restauration des vitraux fut entreprise en 1955 par Jean-Jacques Gruber. [ voir Pl. 119, Pl. 120, Pl. 121 ]

Pour conclure, les fragments de vitraux anciens, réinsérés dans des vitraux récents, ont été restaurés et déplacés de nombreuses fois.

« Du fait de leur rareté et du fait qu'ils représentent le seul cas de grisaille cistercienne en Lorraine, les vitraux de La Chalade mériteraient une étude plus approfondie », écrit H. J. Zakin.

Depuis l'étude de Mme Zakin, de nouvelles découvertes ont permis de mieux cerner le problème :

Des fouilles archéologiques ont été menées à partir de 1975 sur le site de l'antique verrerie de Pérupt, dépendant autrefois de l'abbaye de La Chalade (Découverte de l'Argonne Il, p. 6-25). Elles ont fourni beaucoup de verre plat, de couleur verdâtre, de composition calco-potassique, et aussi, en moindre quantité, de couleurs variées, obtenues parfois par doublage d'une mince épaisseur rouge ou bleue sur verre incolore. Certains fragments sont déjà découpés de formes géométriques pour montage sans plomb, quelques-uns peints en grisaille (hachures ou quadrillages).

L'activité du four peut être datée du début du XIIIe (monnaies) à la seconde moitié du XIVe siècles (invasion des Bretons vers 1365). Il est donc vraisemblable que ce verre était destiné aux vitraux de l'abbaye et, peut-être aussi, en provenait (récupération pour refonte). Il est intéressant de le comparer à ce qui est encore en place et aux nombreux fragments recueillis par M. Christian Théron, maire de Lachalade, et provenant des destructions de 1914-1918.

Ces derniers sont relativement récents : verre sodique d'épaisseur régulière, grisaille en dégradés. La pièce la plus remarquable provient sans doute des armes de France citées plus haut : le verre est doublé bleu azur sur incolore on y voit une partie de fleur de lys gravée de façon à éliminer la couche bleue, et repeinte ensuite en jaune d'argent, technique déjà connue au XIVe siècle, mais qui peut être d'application plus récente.

Quelques fragments récupérés récemment de l'un des « trilobes » du vitrail voisin de la porte d'entrée sont d'apparence plus ancienne : verre verdâtre terni par la corrosion, grisaille en quadrillé. Mais un examen approfondi révèle une imitation récente : verre sodique (test spectroscopique), corrosion très bien imitée par une pulvérisation de grisaille sur la face externe (procédé énergiquement réprouvé par Viollet-le-Due, pourtant expert en imitations !) et, gravé à la pointe sèche sur cette grisaille et normalement caché par les plombs, un repère de montage en écriture moderne ! A qui se fier ?

Le récent démontage d'un autel dans le transept nord ayant découvert quelques mètres carrés de sol non carrelé, l'occasion était belle de savoir ce qu'il y avait dessous. Une autorisation exceptionnelle de fouille archéologique fut obtenue pour l'été 1992.

On put ainsi constater que le pavage actuel n'est pas à plus de 15 cm au-dessus du niveau primitif (les pierres de fondation dépassent l'aplomb du mur). On trouve en dessous un important remblayage provenant des démolitions, fragments de tuiles plates, de tuiles courbes avec ou sans crochet dorsal et d'ardoises épaisses, briques de grandes dimensions identiques à celles qui, à l'extérieur de l'édifice, alternent avec les assis de gaize. Plus bas, on découvre quelques briques de facture plus ancienne et, de plus en plus nombreux, des blocs de gaize informes. Ils sont jointés de terre sableuse dans les couches moyennes et, plus bas, d'argile. La fouille a été stoppée vers 70 cm de profondeur par une forte arrivée d'eau.

Quelques vestiges intéressants ont été récupérés : fragment d'os (humain ?), brique en forme d'élément de colonnette (inconnue dans l'édifice actuel) et, dans les 15 centimètres de niveau supérieur, des fragments de vitraux. Ils diffèrent des vitraux actuels et ressemblent à ceux que M. Théron a conservés, verre à la soude, grisaille en dégradés, et peuvent appartenir aussi bien au XVIIe qu'au XIXe siècles. Aucun fragment d'apparence plus ancienne n'a été repéré. Mais la réfection du pavage au XIXe siècle peut les avoir fait disparaître.

Ne pouvant démonter les vitraux pour les examiner en détail, on peu malgré tout, supposer que ceux du transept droit présentent encore de parties anciennes. Mais, mis à part l'intérêt archéologique, doit-on se plaindre de réparations si bien faites qu'on les confond avec les originaux Nous tiendrons nos lecteurs au courant de l'opinion de Mme Zakin dont nous avons réussi à retrouver la trace...

Gilbert DESTREZ & François JANNIN

Tous les clichés illustrant cet article sont des auteurs.