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LA CHALADE,
DE L'ÉTROITE OBSERVANCE
A LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
1637-1790
NOTES ET RÉFLEXIONS
AUTOUR D'UNE RÉFORME MONASTIQUE
DU XVIIe SIÈCLE [1]

Les abbayes cisterciennes au XVIIe siècle

Cette étude sur l'Étroite Observance à l'abbaye de La Chalade, du fait de la rareté des documents actuellement accessibles aux archives du département de la Meuse, ne pourra guère être développée à partir du fonds provenant directement du site.

Toutefois un premier défrichement peut être engagé à partir de documents et d'informations provenant des autres pôles de ce renouveau monastique situés dans le voisinage : La Charmoye (Marne), Châtillon (Meuse), Cheminon (Marne), Hautefontaine (Haute-Marne) et Orval (Belgique), ou d'archives issues du fonctionnement central de l'ordre et de l'observance en particulier.

La vie cistercienne, au début du XVIIe siècle n'était pas aussi dégradée dans son ensemble que certains historiens, un peu trop réducteurs et trop tributaires des philosophes des Lumières l'ont écrit. Toutefois, deux circonstances extérieures à la vie de l'ordre affaiblirent notoirement, en ces périodes difficiles, la qualité de la vie régulière : la commende et les guerres.

La règle de saint Benoît prescrit que l'abbé doit être élu par les moines du monastère. Quant à la commende, « c'est l'administration temporaire d'un bénéfice ecclésiastique confiée à un séculier en attendant la nomination d'un titulaire ». D'abord simple expédient, cette méthode devint une source d'abus ;  les abbayes étaient délaissées et leurs revenus enrichissaient les hauts dignitaires. À titre indicatif, en 1789, 194 monastères cisterciens français sur 228 n'avaient plus d'abbés réguliers, soit 85 % des maisons. La situation, au XVIIe siècle, devait se situer aux alentours de 70 %, d'après les chiffres énoncés par le P. Polycarpe Zakar [2].

Les régions de l'Est de la France, frontalières, sont soumises aux aléas des conflits entre souverains, particulièrement au cours des XVIe et XVIIe siècles. Notons que, de 1650 à 1657, les moines de La Chalade durent s'enfuir à Vienne-le-Château. A l'abbaye de Châtillon (Meuse), dans une région agitée par des conflits de 1636 à 1669, quelques moines, avec Dom Jacques Minguet, alors prieur, reprendront la vie régulière en 1648 et ce dernier reste avec cinq religieux en 1652. En 1656, au moment de l'accession de Jacques Minguet à l'abbatiat, un placet pour obtenir le brevet d'agrément du roi nous rapporte que « l'abbaye vacante, étant sur les frontières du Royaume, a été tellement ruinée par les guerres que, depuis les vingt ans derniers, les religieux n'y pouvant vivre ont été dispersés par les supérieurs en d'autres monastères et n'est demeuré en la maison que trois ou quatre religieux pour la conserver du feu, qui ne vivent que de ce qu'ils peuvent labourer aux environs de l'abbaye » [3]. L'abbaye d'Orval (Luxembourg belge) n'est pas mieux lotie : pendant la guerre de Trente Ans, en 1637, elle est pillée et réduite en cendres, avec dispersion simultanée de la communauté.

Tous ces événements n'étaient guère propices à une vie régulière de qualité, dans un lieu stable, comme l'envisage la règle de saint Benoît.

L'Étroite Observance

En préalable, il est indispensable de préciser un point essentiel de terminologie, le concept d'Étroite Observance : pour la simplicité de l'exposé et par convention, nous préférons user du terme d'Étroite Observance plutôt que de celui de Stricte Observance, qui est aujourd'hui habituellement employé par l'ordre moderne des cisterciens-trappistes (ordre cistercien de la Stricte Observance). Cet ordre est né, il y a un siècle, de la fusion des trois principales congrégations trappistes (fin octobre 1892), sous le pontificat de Léon XIII.

L'Étroite Observance cistercienne est issue du réveil provoqué dans les ordres religieux par le concile de Trente. La situation des ordres monastiques n'était guère brillante et particulièrement celle de l'ordre cistercien en France à l'aube du XVIIe siècle. Quelques chiffres à la fin du XVIe siècle, l'ordre, en France, comptait 220 monastères de moines et leur population était estimée à environ 3 500 religieux. En 1768, on sait, grâce aux travaux de la Commission des réguliers, qu'il y avait encore dans ces monastères 2 429 sujets. Au XVIIe siècle, la population de ces abbayes se situerait entre ces deux chiffres.

Les initiateurs du réveil du XVIIe siècle élaborèrent progressivement un programme de vie avec pour objectif les valeurs fondamentales de l'ordre. Ce travail de gestation se poursuivit malgré les contradictions inhérentes à cette démarche innovante, démarche que l'on pourrait qualifier, dans ses phases de tension, de conflit entre les anciens et les modernes. Les concepts de Commune et d'Étroite Observance apparaissent ainsi dans le paysage de l'histoire cistercienne ; ils aboutiront assez rapidement à des crises (la guerre des observances) et, in fine, à la séparation des deux tendances.

Dom Jacques Dubois, historien bénédictin, caractérise ainsi les deux courants aujourd'hui indépendants [4] : « Dans une certaine mesure, la Stricte Observance rappelle la tendance de la filiation de Clairvaux au XIIe siècle et de l'Étroite Observance au XVIIe siècle, tandis que le Saint Ordre de Cîteaux rappelle plutôt la filiation de Morimond et la commune observance, mais il ne faut pas exagérer une continuité qui ne tiendrait pas compte des filiations de Cîteaux, de La Ferté et de Pontigny, et qui méconnaîtrait que l'influence de saint Bernard a largement dépassé la filiation de Clairvaux [5]. »

La Chalade est située dans la zone du premier frémissement du renouveau cistercien, initié puis développé par les fortes personnalités que furent Dom Denis Largentier, abbé de Clairvaux (Aube) de 1596 à 1621, Octave Arnolfini, abbé commendataire converti, abbé de La Charmoye (1598-1608), puis de Châtillon de 1605 à 1641, et Étienne Maugier, moine de L'Aumône, successeur d'Octave Arnolfini au siège de La Charmoye de 1608 à 1637.11 faudrait aussi évoquer les frères Petit, originaires de Châlons-sur-Marne : Jérôme, profès de Montiers-en-Argonne (Marne), puis de Clairvaux, père spirituel de Denis Largentier  et Placide, profès de Châtillon, qui, comme son frère, fut abbé de L'Étoile, en Poitou, et, dans la suite, fit un passage éclair dans l'histoire de Notre-Dame de La Chalade. Pour bien comprendre l'histoire de l'Étroite Observance, il est indispensable de faire émerger la connaissance des mouvements locaux.

Au départ, il y a une poignée de religieux cisterciens résolus à redécouvrir les sources de leur vocation ainsi que le charisme qui anime l'institution où ils ont fait profession. Dans cette réflexion, nous ne faisons que suivre la ligne directrice tracée par le père Zakar « Les mouvements qui touchent à la spiritualité, même s'ils sont seulement locaux, ont généralement pour auteur une personnalité forte et énergique. Par la suite, l'auteur fait partager ses idées à d'autres avec lesquels il passe à l'exécution. C'est pourquoi la clef de la compréhension des mouvements de cette sorte se trouve toujours dans l'étude de la vie des principaux acteurs. »

Quel idéal monastique avaient, dans leurs coeurs et dans leurs têtes, nos réformateurs du XVIIe siècle ?

Ces religieux manifestaient leur désir d'une plus grande fidélité aux fondateurs et à l'idéal bernardin dans une littérature assez complexe, qui n'a pas encore été assez exploitée dans les fonds d'archives. Comment se concrétisent les familles d'écrits qui nous donnent des indices sur ce renouveau spirituel ? Par des documents officiels et officieux :

I - formules de renouvellement de voeux, la plus célèbre étant celles d'Octave Arnolfini, d'Etienne Maugier et d'Abraham Largentier (dont nous avons retrouvé l'original aux archives de la Meuse daté du 9 mai 1606 ) ;

2 - déclarations de religieux zélés de plusieurs monastères ou bien d'un seul (collège de Pont-à-Mousson, 12 mars 1622) ;

3 - biographies de religieux célèbres, enchâssées ou non dans l'histoire de leurs monastères, Jérôme Petit, Jacques Minguet, Octave et Joseph Arnolfini, Dom de Somont, Pierre Cornuty...

4 - correspondances ;

5 - articles, approuvés par les supérieurs, qui codifiant, dans la vie quotidienne, la nouvelle orientation plus rigoureuse impulsée par l'Étroite Observance (clôture, pauvreté, prière, silence, solitude, travail manuel), comme ceux de Châtillon (17 octobre 1624);

6 - statuts de congrès des supérieurs réformés aux Vaux-de-Cernay (11juillet 1624);

7 - constitutions

8 - cartes de visites régulières, qui mettent en valeur les points de la règle et des us de Cîteaux que les réformateurs cherchaient à faire appliquer.

C'est tout ce matériel brut qu'il faut explorer, comparer, analyser pour chercher à avoir un regard objectif sur le feu intérieur qui animait ces hommes et ces femmes engagés dans la milice cistercienne. Les moniales de l'Étroite Observance, d'ailleurs, nous semblent avoir été trop peu étudiées... et pourtant les archives devraient nous permettre un jour de mieux cerner leur rôle au sein du renouveau monastique de l'époque.

La Réforme : figures et stratégies

Notre-Dame de La Chalaide ou de La Chalade apparaît dans ce mouvement comme une maison secondaire, qui n'a pas généré ou accueilli de personnalités exceptionnelles. La qualité des vestiges architecturaux n'est pas forcément liée au dynamisme spirituel ; quelquefois les deux peuvent se conjuguer...

Pourtant, indiscutablement, des liens forts existent entre La Chalade et des maisons de la Réforme plus illustres, notamment avec les abbayes de Châtillon, Cheminon ou même d'Orval. D'abord, le monastère argonnais fait une entrée tardive dans l'histoire de l'Étroite Observance : maison passée en commende avec Christophe de La Vallée (1532), après que Charles Le Pougnant, dernier abbé régulier, eût cédé sa charge d'abbé, elle n'eut pas la chance de rester en règle, grâce aux interventions de supérieurs lucides et zélés, comme à Châtillon ou à L'Étoile.

Pourtant le passé de cette implantation cistercienne est illustre : fondée le 6 juin 1128, Notre-Dame de La Chalade est une des plus anciennes maisons de l'ordre : au 30e rang après la fondation de Cîteaux, elle se situe, dans la filiation de Clairvaux, au 5e rang, après Igny (Marne), fondée le 12 mars 1128 [6].

La Chalade ne figure pas dans la liste des monastères qui devaient structurer la première congrégation rassemblant la filiation de Clairvaux (Ordonnances particulières publiées par le cardinal de La Rochefoucauld, visiteur apostolique, pour la réforme de l'ordre cistercien, datées du 12 mars 1623). Cet exercice planificateur resta très théorique ; il était co-signé par Nicolas Boucherat, abbé de Cîteaux, Denis Largentier, abbé de Clairvaux, Octave Arnolfini, abbé de Châtillon, Etienne Maugier, abbé de La Charmoye, Jérôme Petit, abbé de L'Étoile, et enfin Dom Jean Picart, prieur émérite de Cheminon. Tous ces artisans de l'Étroite Observance ne pouvaient écarter, sans de bonnes raisons, La Chalade de leur programme.

Il est intéressant de noter aussi que Montiers-en-Argonne ne figure pas dans cette liste, alors que Trois-Fontaines, Chéhéry, Hautefontaine, Cheminon et Châtillon y figurent en bonne place. La moitié de la filiation française de Clairvaux (58 maisons sur 91) est retenue dans ce programme ambitieux, qui ne verra pas le jour de la façon dont les réformateurs l'avaient prévu. Montiers, comme La Chalade, était une maison en commende, mais ce n'est pas une raison suffisante, puisque Cheminon, en commende, fut à l'avant-garde de la réforme. Un certain relâchement de la discipline régulière, du fait d'abbés commendataires peu zélés, est probablement pour quelque chose dans l'absence de ces deux maisons argonnaises sur la liste de 1623.

Jérôme Petit (1586-1634), dont nous avons évoqué le rôle exceptionnel auprès de l'abbé de Clairvaux et d'Octave Arnolfini dans la naissance et le développement de la réforme dans notre région [7], profès de Montiers en 1600, en fut retiré par Largentier pour être transféré à Clairvaux. En effet, ce jeune moine d'une vingtaine d'années était sous la juridiction d'un abbé commendataire de sinistre mémoire : Philippe de Lenoncourt, surnommé « L'Ivrogne », qui devait mourir en 1625. La vie de Jérôme Petit, qui est un document d'une grande richesse spirituelle, rapporte que les moines de Montiers buvaient et jouaient de nuit ? Il faut espérer que l'état monastique à La Chalade n'était pas aussi dégradé sous les abbatiats de Christophe de La Vallée et de François de Livron...

L'introduction de la réforme à La Chalade

Le premier frémissement de la réforme à La Chalade se situerait à la mort de l'abbé commendataire François de Livron en 1647, avec la revendication de la communauté de placer à sa tête un profès émérite, issu de Châtillon. Ce profès de Châtillon, Placide Petit, frère cadet de Jérôme, est un des pionniers de la réforme ; il signa une déclaration avec l'ensemble de la communauté de Châtillon, datée du 17 octobre 1624 (une vingtaine de religieux signèrent), déclaration d'engagement à plus de fidélité et qui sert de préambule aux articles donnés à Châtillon. Elle fut adressée à Denis Largentier, qui mourut à Orval le 25 octobre 1624.

Placide Petit, au moment de son élection à La Chalade, était procureur du collège Saint-Bernard, dit communément des Bernardins, à Paris. Poste-clef dans la stratégie de l'Étroite Observance, car cette maison de formation joua un rôle important dès le début du renouveau ; c'est là qu'Octave Arnolfini, Etienne Maugier et Abraham Largentier renouvelèrent leur profession, le 9 mai 1606, par écrit. Ce document fondateur existe, dans sa forme originale, aux archives de la Meuse [8]. En même temps, Placide Petit est procureur général des monastères de l'Étroite Observance et promoteur de l'assemblée des supérieurs de ladite observance à sa session de 1642. C'est donc un réformateur de poids que les frères de La Chalade voulaient élire à leur tête.

L'abbatiat de Placide Petit à L'Étoile se situe de 1648 à 1667. Lorsque Placide Petit est élu à La Chalade, venait-il déjà d'être élu abbé de L'Étoile, comme l'affirme le Pouillé du diocèse de Verdun [9] ? S'agit-il d'un mouvement de supérieurs déjà engagé par les instances de l'ordre, puisque Dom Etienne Le Gendre, abbé de La Charmoye, meurt en 1647 et que Charles Bourgeois, alors abbé de L'Étoile et personnalité éminente du mouvement, est appelé à lui succéder ? L'Étoile, site historique de l'Étroite Observance, aurait été alors attribuée à Placide Petit, frère de Jérôme ? Une approche plus profonde de notre part sur cette question reste à faire. Mais l'obstacle à cette élection, qui aurait pu changer le cours de l'histoire spirituelle de La Chalade, ne vient-il pas du fait que l'abbé de La Chalade devait être désigné par le roi de France ? Il y a, en outre, un conflit de juridiction avec Rome comme cela ressort de la note du Pouillé. Les moines de La Chalade persistent et, vraiment décidés à garder à leur tête un abbé régulier, ils élisent « un religieux de Clairvaux », Benoît Lavandier [10].

Après l'échec dans toutes ces tentatives réformatrices, ce fut Gilbert de Clérembault de Palluau, évêque de Poitiers (L'Étoile est dans ce diocèse), qui fut nommé par le roi, en 1648, au siège de La Chalade.

Mais, d'après le Pouillé de Verdun, la réforme aurait été officiellement introduite à La Chalade le 30 mars 1637, donc dix ans avant les événements qui viennent d'être évoqués. Le généralat du cardinal de Richelieu à la tête de l'ordre débute avec sa prise de possession contestée de Cîteaux, le 15 janvier 1636. Dans les ordonnances du cardinal de La Rochefoucauld pour les monastères de la Stricte Observance du 20 août 1635, sont cités les monastères réformés : il n'y a pas trace de La Chalade.

Nous n'avons pas eu en notre possession le document marquant l'affiliation officielle de La Chalade au mouvement de réforme. On peut faire l'hypothèse suivante : depuis 1637 environ, une poignée de religieux, à l'exemple de ceux de Cheminon et de La Charmoye, avaient accepté d'engager le processus de réforme. L'élection de Placide Petit à ce siège illustre étant le couronnement de ce renouveau en 1647. Le nom du monastère argonnais est cité pour la première fois dans les actes des réunions de l'Étroite Observance en 1656 (réunion au collège des Bernardins à Paris, le 22 septembre 1656). Le prieur est d'ailleurs signalé absent de la réunion.

Nous savons qu'en 1642 le prieur claustral de La Chalade se nomme Dom Maur Genetelz or, ce personnage nous est bien connu, car il s'agit là d'un des profès de Châtillon les plus anciens de la réforme ; il fut religieux sous Octave et Joseph Arnolfini, à Châtillon c'est un compagnon de la première heure de Jacques Minguet, l'abbé de Châtillon.

On retrouve souvent la signature du frère Maur Genetelz dans les documents de Châtillon. A ce stade de la recherche, on peut conclure sous réserve de la connaissance d'autres éléments inexploités à l'incorporation de La Chalade à l'Étroite Observance le 30 mars 1637. Assez vite, le frère Maur, et peut-être d'autres religieux de Châtillon et de Cheminon, renforcent cette nouvelle position des réformés et, dès 1642, le frère Maur est nommé prieur. Puis c'est l'échec des deux candidatures déjà évoquées, celles de Placide Petit et de Benoît Lavandier.

A l'assemblée des supérieurs de l'Étroite Observance à Barbeau (Seine-et-Marne) en 1660, il est de nouveau question de La Chalade ; en effet l'abbé de Châtillon, Jacques Minguet [11] est désigné comme visiteur des abbayes de Cheminon, La Piété (Aube), Vauclair (Aisne), La Charmoye et Argensolles (Marne, moniales). Ce groupe de monastère est placé sous l'autorité de Châtillon et intitulé province de Champagne

En septembre 1664, La Chalade est taxée [12], comme toutes les autres maisons de la réforme, pour réunir les fonds nécessaires au voyage de l'abbé de La Trappe et de l'abbé du Val-Richer à Rome afin d'y défendre, à la cour pontificale, la cause de l'Étroite Observance [13]. La liste des monastères finançant ce voyage montre l'entrée massive de maisons d'autres filiations ; de la liste de 1623, il ne reste plus que onze noms ; en  revanche, ce sont les filiations de Cîteaux et de Pontigny qui fournissent le gros des troupes. On peut estimer, à cette date, que la réforme a gagné du terrain, ne se cantonnant plus uniquement à l'Est, au Bassin parisien et à la Bretagne. Seul, « l'empire de Morimond » a résisté aux réformateurs. Mais ce développement reste limité au quart des 228 monastères que compte l'ordre en France. L'Étroite Observance n'a que soixante ans, il est vrai...

Les Actes des réunions de l'Étroite Observance nous fournissent encore quelques éléments sur la situation de La Chalade en 1664. Grâce à eux, nous suivons les mutations des prieurs pour les monastères régis par la commende. Le nouveau découpage de la province de Champagne la ramena à cinq monastères Châtillon, Cheminon, La Chalade, La Piété et Hautefontaine. Les autres : Argensolles, La Charmoye, Le Reclus, Vauclair, Bohéries et Bonnefontaine constituèrent la province de Thiérache.

Le Pouillé du diocèse de Verdun indique que le prieur de La Chalade en 1671, serait un certain Bernard Leslay. Une fois de plus, il est indispensable de revenir aux documents. Il s'agit, en réalité, de Dom Bernard Blay, profès de Cheminon. Qui était donc Bernard Blay ? Des indices nous permettent de le situer en nous rapportant à un autre événement de l'histoire de La Chalade : la visite régulière que fit en ce monastère, le 28 octobre 1670, le nouvel abbé de Châtillon, Dom Claude Lemaistre [14]. D'après le compte rendu original de cette carte de visite de 1670, Dom Bernard Blay, prieur, est âgé de soixante ans, ce qui nous amène à une naissance vers 1610 ; profès depuis 40 ans, il entra donc à Cheminon vers 1629-1630. Quels étaient les effectifs qu'avait en charge Dom Blay à La Chalade ? Quatre prêtres et un convers... c'est peu, mais ces cinq religieux, dont certains firent leur noviciat à Cheminon, sont jeunes :

-  Dom Jacques Picart, alors âgé de 33 ans, profès depuis neuf ans, entré donc dans l'ordre en 1659, quand La Chalade était sous la conduite directe de Jacques Minguet. L'office de ce jeune profès, avec l'autorisation de son prieur et à la demande du curé de Boureuilles, est d'administrer les sacrements dans les communes voisines. Cette situation nous paraît exceptionnelle, car c'est là une dérogation aux objectifs initiaux de l'Étroite Observance. Toutefois, cette activité pastorale fera que les moines de La Chalade, bien intégrés à leur environnement, n'auront aucune difficulté pour exercer comme curés dans les environs, à la Révolution, après la dispersion. Jacques Picart sera prieur en 1682 ;

-  Dom Placide Lallemand, 31 ans, cinq ans et demi de profession, entré en 1664 ; a dû faire son noviciat à Cheminon vers 1664. Son office est d'être chantre ;

-  Dom Jean Richebois, 28 ans, profès depuis sept ans la maison de La Chalade était à son entrée sous la conduite directe de Jacques Minguet (1660) ;

-  Dom Louys Alexandre, 25 ans, profès depuis cinq ans, sa charge est d'être procureur ;

-  Fr. Benoît Desgombert, convers, 32 ans, profès depuis trois ans ; ce dernier cumule les emplois de l'office, de la dépense, de la cuisine et de la boulangerie.

Suit un état des lieux qui montre que La Chalade est dans un grand état de délabrement : « Il n'y a aucune clôture en ladite abbaye, mais elle est seulement fermée du côté du couchant par un bâtiment en forme de grange. Du côté du midi, l'abbaye est fermée par des palissades. Les religieux n'ont qu'un jardin fermé de méchants palis. L'église voûtée est assez bien éclairée à l'antique, elle n'est pas entière, n'ayant que le choeur et n'étant pas pavée ni carrelée... Le dortoir menace ruine, le chapitre est en désordre à cause du dortoir ruiné. Le réfectoire n'est pas habitable... Les cloîtres, quoique simples, n'étant ni voûtés, ni lambrissés, ni pavés sont néanmoins en leur entier. » Ces commentaires sont à rapprocher de ceux de Dom de La Hupproye, prieur de Trois-Fontaines, lors de ses visites régulières d'avril 1686 et de novembre 1692. En 1686, il est question d'un dortoir nouvellement bâti. Le chapitre et le réfectoire sont revenus en bon ordre... En seize ans, du travail a été accompli par la jeune communauté.

Mais quelle pouvait être la vie quotidienne dans l'Étroite Observance à La Chalade ? Malheureusement, nous n'avons pas encore pu trouver pour cette maison une carte de visite détaillant l'horaire, comme celles que nous avons étudiées pour d'autres maisons (Cheminon, Châtillon...). Aux archives de la Marne, une carte de visite de Robert Gassot du Deffens, abbé de Clairvaux (17l8-~740), en visite régulière à Cheminon le 8juillet 1722, nous donne un aperçu de la vie menée.

Les Matines (Vigiles et Laudes) commencent à 2 heures, Prime est à 6 heures, suivi du chapitre, Tierce à 9 heures, suivi de la messe, de Sexte et de None ; les vêpres sont à 15 heures et les complies à 17 heures (heure solaire). Une demi-heure de méditation est prévue, deux heures de lectio divina (lecture spirituelle) et deux heures pour le travail manuel. Le dîner, à Cheminon, en 1722, se situerait vers 10 h 45 et la collation vers 17 h 30. Le découpage du temps dans les horaires monastiques à travers les siècles est une donnée intéressante pour mieux percevoir les accentuations sur tel ou tel aspect de la Règle ( jeûne, travail manuel, etc.).

En consultant les procès-verbaux des dernières réunions des abbés et supérieurs de l'Étroite Observance à la fin du XVIIe siècle, nous trouvons mention de La Chalade dans les comptes rendus élaborés par l'assemblée.

D'abord le chapitre général du 2 au 10 mai 1684 au collège des Bernardins. Cette session a lieu sous la présidence de Dom Jean Petit, abbé de Cîteaux. Dom Charles Bentzeradt, l'abbé d'Orval, très lié à Rancé (qui était d'ailleurs absent), fut sollicité pour présider les assemblées préliminaires en tant qu'abbé le plus ancien de la réforme. D'entrée de jeu, cette présidence fut contestée par Dom Charles Louvet, prieur des Vaux-de-Cernay, aux motifs suivants

- que l'abbé d'Orval n'était pas de la réforme, n'ayant fait ni profession, ni noviciat ;

- qu'il était étranger (il était né à Echternach au Luxembourg) ;

- qu'il peuplait d'étrangers La Chalade et Hautefontaine.

La réponse du réformateur d'Orval à cette interpellation peu charitable ne se fit pas attendre :

- au chapitre général de 1683, ses pairs l'avaient établi visiteur de l'observance ;

- il n'avait reçu aucun étranger depuis qu'il était sous la domination du roi de France ;

- il avait rendu compte des étrangers antérieurement reçus à Monsieur de Louvois ;

- enfin il avait effectivement, à la demande de supérieurs, envoyé quelques religieux à La Chalade et à Bonnefontaine et surtout il aurait été très à l'aise qu'on lui rendît ses sujets [15].

Ce renfort de moines d'Orval pour soutenir la réforme dans des maisons de I'Étroite Observance est facilement vérifiable dans les cas de Hautefontaine et de Cheminon. Il est assuré que La Chalade dut connaître le même soutien, bien que nous n'ayons pas la preuve de cela aujourd'hui. Orval ne manquait pas de sujets après la réforme bien engagée par Dom Charles Bentzeradt (1668-1707), en liaison avec Rancé, qui fit d'ailleurs un déplacement jusqu'à Châtillon pour rencontrer l'abbé d'Orval, « le jeudi après Quasimodo », c'est-à-dire le 12 avril 1668. La réforme s'engagea à Orval à Pâques 1674. Dix ans après, la visite régulière de 1684 faisait ressortir une communauté forte de 52 choristes et de seize convers [16].

La Chalade et la Révolution

Enfin une dernière pièce au dossier, qui méritera une étude plus détaillée, se trouve dans l'inventaire au moment de la liquidation de l'abbaye [17]. Nous sommes en juillet-octobre 1790 ;  outre l'état des lieux, il est question des effectifs. La communauté est alors forte de dix hommes dont le devenir, dans les temps troublés qui suivirent, nous est connu [18].

Or, sur les dix religieux, nous constatons que, leur ordre étant dissous, la plupart sont restés à proximité de l'abbaye, que cinq se sont mis au service de l'Église constitutionnelle et que quatre au moins, « réconciliés avec l'Église » après le Concordat, moururent desservants de paroisses. Cela donne aussi à penser qu'ils étaient bien intégrés dans le tissu local argonnais. D'ailleurs, éloignés d'un pôle dynamique de la réforme de la Stricte Observance comme Sept-Fons, La Trappe ou la puissante abbaye d'Orval (ruinée par les armées révolutionnaires, le 23juin 1793), Ces hommes n'avaient guère la possibilité de rallier le petit groupe héroïque des premiers trappistes modernes, animé par le saint et fougueux Dom Augustin de Lestrange.

Cette plongée dans l'histoire de La Chalade, petite maison de l'Étroite Observance, nous amène à rejoindre les conclusions de Dominique Dinet, historien et auteur de Vocation et fidélité [19]. La Révolution française n'a pas donné le coup de grâce à une institution monastique moribonde. Les constituants alléguèrent que les couvents accueillaient d'abord les infirmes et des êtres chétifs incapables du mariage. Or, la sélection à la prise d'habit était sérieuse : 80 % des vêtures se sont effectuées dans ces périodes avant l'âge de 25 ans ; la démarche de la majeure partie de ces postulants n'était certainement pas dictée par des échecs répétés dans la recherche d'un conjoint...

Quelle fut la pastorale mise en oeuvre par ces moines cisterciens, alors que le clergé était âgé et rare en ces premières années du XIXe siècle ? Quel rôle jouèrent auprès des populations, dans les paroisses d'accueil, ces moines de La Chalade afin d'y maintenir une flamme de vie chrétienne dans la tourmente révolutionnaire et dans le désert religieux qui s'ensuivît ? Firent-il passer à leurs paroissiens le contact avec les écrits bibliques, le culte des reliques ? A ce sujet, nous relevons le témoignage à l'identification des reliques (enterrées à la Révolution), d'ancien religieux de La Chalade, le 8juin 1822 [20].

Épilogue

Le dernier moine de La Chalade mourut en 1837, alors que la vie cistercienne-trappiste était en pleine renaissance : la trappe de Melleray, en 1825, compte 175 profès. La vie de son refondateur, Dom Antoine de Beauregard, est publiée à Paris en 1840. L'ordre, en France, compte déjà dix-huit maisons dont douze de moines (aujourd'hui, elles sont au nombre de seize). Le 1er octobre 1834, un décret du pape Grégoire XVI réunissait, dans une première tentative, tous les monastères de trappistes de France en une congrégation, les constitutions de Rancé leur servant référence. Plus d'un millier de trappistes, alors, relayaient dans une continuité sans rupture la flamme allumée au début de Cîteaux, le 21 mars 1098, flamme ravivée par l'Étroite Observance le 9 mai 1606, puis renforcée encore par le plus grand moine de son siècle, Rancé, reprenant la vie cistercienne à La Trappe en 1664. La vigne de Cîteaux continue toujours, aujourd'hui, de porter du fruit [21].

Jean-Luc COUSINAT



[1] Volontairement nous avons choisi de ne pas alourdir cet article par des notes trop détaillées, le souci étant de vulgariser la dynamique de la réforme cistercienne au XVIIe siècle. Un article paru dans la revue d'histoire Cîteaux Commentarii cistercienses rend plus accessible l'itinéraire spirituel de Dom Jacques Minguet (1597-1681), qui fut abbé de Châtillon (Meuse).

[2] Il est indispensable, aujourd'hui, pour l'étude du réveil cistercien au XVIIe siècle, de recourir à la lecture de sa thèse Histoire de la stricte observance de l'ordre cistercien, depuis ses débuts jusqu'au généralat du cardinal de Richelieu (1606-J 635), Rome, 1966, Editions Cistercienses. L'auteur de ce travail, préfacé par Victor L. Tapié, membre de l'Institut, est aujourd'hui abbé général de l'ordre de Cîteaux ; les trappistes, depuis 1892, formant un ordre spécifique avec son abbé général.

[3] A.D. Meuse, liasse 14 H 3, n° 95.

[4] Dom Jacques DUBOIS, o.s.b., Les Ordres monastiques, Presses universitaires de France, 1985 (Collection

[5] Les effectifs actuels (1990):


Stricte Observance (Trappistes)

Ordre de Cîteaux (Confédération)


Abbayes

Moines

Abbayes

Moines


91

2797

80

1313


Abbayes

Moniales

Abbayes

Moniales


60

1893

63

1163

Total

151

4690

143

2476



Les deux ordres totalisent 294 maisons et 7 166 moines et moniales. Les monastères sont présents sur tous les continents. Il faudrait tenir également compte des bernardines.

[6] Noëlle GAUTRIER, « L'abbaye cistercienne de La Chalade », Horizons d'Argonne, n° 21, 1970, p. 1-7

[7] Claude GARDA, « Vie inédite de Dom Jérôme Petit, abbé de L'Étoile, l'un des promoteurs de l'Étroite Observance », supplément de Cîteaux. Commentant cistercienses, fasc. 1-2, 1987.

[8] A.D. Meuse, liasse 14 H 2, n° 133.

[9] Abbé N. ROBINET, Pouillé du diocèse de Verdun, T. I , Verdun, I 888, p. 736-751 (notice de l'abbaye de La Chalade).

[10] Il nous faudra approfondir la biographie de Benoît Lavandier à partir des archives de Cheminon, puisque, dans un article qui fit date dans l'histoire cistercienne, le chanoine Pierre Ulrich en fait un prieur de Cheminon et profès de Châtillon. De toute façon, Benoît Lavandier était aussi un réformé convaincu. Il est sous-prieur de Clairvaux le 21 mars 1625 et signe la déclaration contre Claude Largentier.

[11] A noter que c'est un profès de Cîteaux, Dom Vincent Sousselier (qui devint plus tard abbé des Pierres), qui est commissaire désigné par l'abbé de Clairvaux à l'élection de Jacques Minguet au siège de Châtillon (le 22 novembre 1656 à 9 heures du matin). Ce moine nous intéresse, car il est procureur de La Chalade cette époque.

[12] La contribution de La Chalade à cette opération nous est connue : 128 livres c'est le niveau demandé à l'abbaye des Pierres et du Val-Richer. La plus forte taxation est à la charge de Vauluisant (360 livres). Des abbayes régulières voisines de La Chalade et pourtant très dynamiques dans la réforme semblent avoir des revenus inférieurs. Châtillon et La Charmoye sont taxées respectivement 100 et 110 livres.

[13] A.D. Meuse, liasse 14 H 4, n° 14 (document original). La lecture de ce document est intéressante : c'est la liste officielle des monastères affiliés à la réforme ; elle se compose de 53 noms, qu'il faut rapprocher du schéma théorique des ordonnances du 11 mars 1623 donnant la liste des 58 maisons de la filiation de Clairvaux appelées à former une congrégation qui ne vit jamais le jour.

[14] A.D. Meuse, liasse 14 H 4

[15] Julius Donatus LELOCZKY, Constitutiones et Acta Capitulorum strictoris observantiae ordinis cisterciensis, Editions Cistercienses, Rome, 1967, p. 211-231.

[16] Visite régulière de Claude Lemaistre, abbé de Châtillon. Citée par P.-Chr. GRÉGOIRE, « Les Trois Réformes de l'abbaye d'Orval », Cîteaux, fasc. 1-2, 1988, p. 135, note 82. Sur ces 68 religieux, seize n'ont pas adopté la réforme, soit douze choristes et quatre convers.

[17] A.D. Meuse, Q 815.

[18] Voir ci-dessous l'article de l'abbé André Gaillemin.

[19] Dominique DINET, Vocation et fidélité, Economica, 1988.

[20] Pouillé, 0p. cit., p.744.

[21] Que soient remerciés chaleureusement pour leurs conseils ceux qui accompagnèrent notre travail : Madame Noëlle CAZIN, directrice de la Bibliothèque départementale de la Meuse, ainsi que Monsieur Philippe CARMINATI.